J'ai raté mon poisson : le démarcheur au gaz
« Allô ? Oui, c'est André... Le chauffage au gaz ? Ah oui, c'est possible, ma fille m'a peut-être inscrit. C'est pour quoi exactement ? »
Voilà ce que j'aurais dû dire. Ce n'est pas ce que j'ai dit.
Ce midi, ça a mordu. Un 07 inconnu, une voix un peu pressée : « On a eu une demande sur le chauffage au gaz par rapport à Google Ads, vous avez rempli une demande ? » Le classique appât rénovation énergétique, version 2026 : on ne t'appelle plus pour te vendre, on t'appelle parce que tu aurais demandé. Le consentement est dans le script, à défaut d'être dans la vraie vie.
Et là, j'ai fait tout ce qu'il ne faut pas faire.
J'ai dit que je n'avais pas de chauffage au gaz. Vrai, mais idiot : je venais de couper la ligne à la première question de qualification. J'ai parlé de démarchage sans consentement préalable, ce qui est le bon terme, celui de l'article L223-1, et c'était encore une erreur : quand on connaît le bon terme, on ne le dit pas au téléphone, on le garde pour le formulaire SignalConso. Un retraité au gaz ne cite pas le code de la consommation, il demande où il faut signer. J'ai demandé le nom de la société, ce que ces gens ont précisément pour consigne de ne pas donner. J'ai annoncé que j'enregistrais, ce qui a transformé mon interlocuteur en témoin nerveux. J'ai fini par lui lire à voix haute ses signalements sur les annuaires inversés, et il a raccroché sur un « je vais appeler mon opérateur » qui ne veut strictement rien dire.
Trois minutes de bagarre, zéro information. Un numéro loué qui sera grillé d'ici vendredi, et l'impression d'avoir gagné. C'est ça, rater son poisson : le voir sauter, tirer trop fort, et rentrer avec une histoire.
Ce que j'aurais dû faire, je le savais pourtant. Le type au bout du fil n'est pas la prise, c'est l'appât. Il est dans un centre d'appels, souvent à Casablanca ou Tunis, payé au rendez-vous validé : une centaine d'euros par rendez-vous tenu si les combles font plus de 60 m², un peu plus au-delà. Ces tarifs se lisent noir sur blanc sur les forums de recrutement de téléopérateurs, avec les scripts en pièce jointe. Il ne connaît pas le nom de l'entreprise qui le paie, et s'il le connaît, c'est la seule chose qu'on lui a dit de ne jamais lâcher.
La bonne ligne, c'est de mordre. Oui, je suis au gaz. Oui, propriétaire, maison des années 70, retraité, revenus modestes. On me promet un rappel d'un « conseiller » ; je demande son numéro au cas où je rate l'appel. Le conseiller rappelle, je veux quelque chose d'écrit pour ma fille. Le mail arrive, et avec lui un domaine, une signature, parfois un SIREN. Un rendez-vous est proposé, je demande qui vient et au nom de qui sera le devis, puis j'annule la veille. À ce stade j'ai deux ou trois raisons sociales, des allégations mensongères sur MaPrimeRénov' notées mot pour mot, et de quoi remplir SignalConso, J'alerte l'ARCEP et un signalement France Rénov' avec autre chose qu'un numéro de portable jetable.
Le plus rageant est que la loi est entièrement de mon côté : depuis le 11 août 2026, démarcher un particulier sans consentement préalable est interdit tout court, et un 07 pour de la prospection l'était déjà. Je n'avais aucun besoin de discuter. Je pouvais raccrocher en dix secondes, ou pêcher pendant trois semaines. J'ai choisi l'entre-deux, qui ne sert à rien.
Le problème, c'est qu'on ne s'improvise pas retraité au gaz à 12 h 30 un lundi, la bouche pleine. Le personnage, il faut l'avoir sous la main avant que le téléphone sonne, sinon on répond avec sa vraie tête, et sa vraie tête n'est pas au gaz.
J'ai donc un André. André Mouchardeau, pour être précis, qui traîne déjà depuis quelque temps dans mes boîtes mail jetables pour y accueillir les phishings. Mais un André tout seul ne suffit pas : à force de servir, il devient reconnaissable, et surtout il n'est pas calibré pour ce type de pêche. Le démarcheur rénovation veut un profil précis : propriétaire d'une maison individuelle d'avant 1990, chauffage au gaz ou au fioul, revenu fiscal dans le barème « très modeste » de l'ANAH, la soixantaine passée, un peu perdu avec les papiers, et un enfant adulte qui sert de prétexte à tout ralentir.
D'où le générateur d'André. Vous lui donnez un type d'arnaque, il vous rend un André cohérent : nom et prénom d'époque, année de naissance, commune plausible, maison avec sa date et son mode de chauffage, tranche de revenus, situation familiale, la fille ou le fils bouclier avec son prénom, et une petite fiche de rôle : ce que cet André sait, ce qu'il ne sait pas, ce qu'il ne comprend jamais du premier coup. Le tout tient sur un écran de téléphone, et c'est fait pour ça : on décroche, on jette un œil, on est André. Aucune donnée réelle dedans, évidemment ; André n'a pas d'avis d'imposition, il a une fille qui s'occupe de tout.
C'est l'inverse de ce que j'ai fait ce midi. Ce midi, j'ai tiré sur la ligne. Avec André, on laisse filer.
Prochaine touche, André décroche. Générez le vôtre.